Les Zapatistes de nouveau en marche


Reportage d’un militant du Workers Solidarity Movement (Irlande), actuellement au Chiapas, à l’arrivée de la marche zapatiste à San Cristobal de las casas, Chiapas, Mexique, le 24 février 2001.[Zapatistas on the march again]

Depuis la victoire de Vicente Fox à l’élection présidentielle mexicaine de décembre dernier, qui a mis fin à 80 ans de règne d’un parti, le conflit du Chiapas est entré dans une nouvelle phase. Fox, durant sa campagne, affirmait qu’il réglerait le conflit en ´ 15 minutes ª, mais les événements ont démontré qu’il avait tort. En réalité, depuis son élection, la guerre des médias entre le gouvernement et le mouvement insurgé zapatiste s’est intensifiée.

Les zapatistes ont mis fin aux négociations avec le gouvernement précédent en 1996 après son refus de respecter les accords de fin des hostilités connues sous le nom d’accords de San Andres. Le gouvernement a alors répliqué en intensifiant la répression contre les peuples indigènes du Chiapas, en emprisonnant de nombreux sympathisants zapatistes et en militarisant lourdement les zones insurgées de cet état.

Les zapatistes ont refusé toute nouvelle négociation avec le gouvernement, tant que les accords ne seraient pas respectés et qu’il ne serait pas mis fin à la répression.

Un nouveau gouvernement : un nouveau départ ?

Le nouveau gouvernement Fox a présenté le refus de négocier des zapatistes comme une opposition à la paix. Il a expliqué que les trahisons passées de l’ancien gouvernement sont des crimes de l’ancien régime, sans rien à voir avec la nouvelle administration. Avec le soutien enthousiaste des médias capitalistes, le gouvernement a lancé une campagne de propagande pour ´ la paix ª pure et simple. Une des principales chaîne de télévision a investi énormément d’argent pour organiser un concert géant sur le thème ´ tous unis pour la paix ª, et ce message simpliste a été repris par l’ensemble des éditoriaux des différents médias. Le message est clair : ´ Fox constitue un nouveau départ, effaçons le passé, asseyons nous autour d’une table et discutons ª. D’après la logique de la classe dominante, si les zapatistes refusent le dialogue c’est qu’ils sont fondamentalement ´ contre la paix ª, et qu’ils ont des intérêts à voir le conflit continuer-- après tout que deviendraient-ils en temps de paix ?

Les zapatistes pour leur part, avec cette analyse politique claire qui a soutenu ce mouvement isolé et appauvri durant les 7 ans d’offensive de l’Etat mexicain, ont refusé de cautionner le mythe d’un nouveau départ avec la nouvelle administration. Les individus peuvent avoir changé, mais le gouvernement demeure le gouvernement et il existe une certaine logique qui émane de l’institution elle même, particulièrement quand elle doit faire face à des groupes qui veulent établir un pouvoir autonome. C’est pourquoi les zapatistes sont restés sur leurs positions, mettant 3 conditions à une reprise des pourparlers : le démantèlement de 7 des 259 bases de l’armée dans la ´ zone de conflit ª , la libération des prisonniers politiques zapatistes, le respect de la loi COCOPA (reconnue par une commission gouvernementale comme partie des accords de San Andres) qui donne des garanties constitutionnelles sur les droits et la culture des groupes indigènes du Mexique. Le gouvernement, à travers son offensive médiatique, a fait grand bruit autour de ces ´ concessions ª aux demandes zapatistes, mais il n’a en réalité fermé que 4 des 7 bases militaires. Aucun prisonnier sous mandat fédéral n’a été libéré (seuls 30 prisonniers ont été libérés des prisons de l’Etat du Chiapas) et les accords de San Andres ne sont toujours pas respectés.

La réponse Zapatiste

En réplique à la campagne médiatique gouvernementale, les zapatistes ont répondu par une critique de la politique néo-libérale de la nouvelle administration. De toute manières, s’ils avaient choisi de se battre sur le terrain des médias pour combattre la propagande de la classe dominante, ils auraient perdu. Ils ne possèdent ni journaux ni chaînes de télévision, ils ne peuvent pas payer des consultants ou des campagnes de publicité. C’est pourquoi les zapatistes ont décidé de s’adresser directement à la ´ société civile ª. Immédiatement après l’élection de Fox, ils ont annoncé la Marche Zapatiste, une caravane qui va faire le tour du Mexique, du Chiapas à Mexico-City. Cette caravane est conduite par 24 délégués du mouvement zapatistes, 23 commandants indigènes et leur populaire porte-parole, le sous-commandant Marcos. Ces délégués vont visiter 36 villes et tiendront des meetings avec ´ les législateurs, les paysans et les organisations indigènes, les syndicats, les ONG, les groupes d’étudiants, les professeurs, les intellectuels, les journalistes et tous ceux qui souhaiteront les rencontrer ª. Dans le cas où de trop nombreux groupes souhaiteraient les rencontrer, ils prioriseront les rencontres avec les paysans. Ils rencontreront le public dans de nombreuses villes sur le chemin. Ils souhaitent tisser des liens avec une multitude d’organisations, de groupes et d’individus qui forment, ensemble, la société civile. La caravane se terminera à Mexico-city le 11 mars par un meeting avec les députés fédéraux, et promet d’être une grande rencontre place Zocalo, au centre ville.

Cette caravane est un pari courageux des zapatistes. Les 24 délégués sont sans armes et ils comprennent la plupart des plus importants commandants militaires de l’EZLN, dont le charismatique et médiatique Marcos. De nombreux Etats qu’ils vont traverser ont des gouvernements extrêmement hostiles aux zapatistes et plusieurs groupes paramilitaires d’extrême droite ont menacé la délégation. Leur base populaire est au Chiapas, et ailleurs ils sont beaucoup moins soutenus par la population. La caravane devait initialement être escorté par le CICR, mais cela a été annulé deux jours avant le départ sous le prétexte que les zapatistes condamnaient les interventions de l’Etat. Finalement, puisque pour d’obscures raisons, ils ne font pas confiance à l’appareil de sécurité de l’Etat, ils s’appuient sur leurs relais dans la société civile pour assurer leur sécurité, et sur l’aide de leurs sympathisants tout le long de la caravane.

 

Le début de la marche

Le samedi 24 février a vu le début de la marche. Les délégués se sont tout d’abord rassemblés dans 4 municipalités autonomes zapatistes des montagnes du Chiapas avant de commencer le voyage, accompagnés par les médias et de nombreux sympathisants, vers la première étape de la caravane : San Cristobal De Las Casas, la ville du Chiapas qui a été au centre du conflit depuis le début. Après l’étape de San Cristobal, la caravane est partie vers le nord le matin suivant, vers Mexico-city.

Les zapatistes devaient arriver sur la place centrale de San Cristobal vers 4 heures de l’après-midi. À partir de midi, la foule a commencé à se rassembler sur la place. Il y avait une petite scène à une extrémité, en face de la cathédrale, décorée de banderoles avec des slogans défendant les droits indigènes et l’EZLN. Un groupe d’une trentaine de jeunes zapatistes, portant des passes montagne étaient assis d’un côté de la scène. 5 ou 6 camions de télévision avec de grandes antennes-satellite sur le toit étaient garés à côté de la cathédrale. Les deux petits endroits réservés sur la place étaient envahis de caméras de télé et de photographes de presse qui attendaient le début de l’événement. Le reste de la place était rempli d’une foule dense de sympathisants et de touristes venus en curieux. De la scène, on diffusait du reggae. Aucun policier ou soldat n’était visible.

Vers 3 heures, les jeunes masqués ont quitté la place pour rejoindre la route qui longe la place, et ont bloqué l’accès de la portion de route la plus proche de la place en formant une chaîne, bras dessus, bras dessous. Cela a permis à la foule qui grossissait de savoir de quelle direction la délégation zapatiste allait arriver et il y a eu une bousculade pour prendre des photos le long de cette route. J’ai eu assez de chance pour pouvoir trouver un bon, mais inconfortable, poste d’observation en haut d’un grand mur, juste derrière l’endroit où les délégués devaient passer pour rejoindre la scène. Les cotés de cette rue et tous les bons points d’observation se sont rapidement remplis d’une foule compacte. Je n’avais jamais vu de ma vie tant d’appareils photos concentrés en un même lieu, il semblait que tout le monde etait venu avec des caméras vidéos ou des appareils photos avec d’énormes zooms. La foule venait du monde entier au point que près de la scène, les habitants locaux semblaient une minorité. À quelques mètres de moi, j’ai pu ainsi repérer des observateurs argentins, chiliens, guatémaltèques, italiens, français, canadiens, espagnols et américains. Certains étaient incontestablement des sympathisants, alors que d’autres étaient de simples touristes qui voulaient une photo du fameux sous-commandant.

Vers 5 heures, la délégation n’était toujours pas arrivée et la foule continuait de grossir. 1000 personnes peut-être longeaient la rue par où la délégation devait arriver, et beaucoup plus s’étaient installées sur la place elle même. A ce moment-là, de nombreuses banderoles avaient été dressées à différents endroits de la place. Sur l’une on lisaitª  Les enseignants indigènes soutiennent l’EZLN ª, une autre souhaitait la bienvenue aux zapatistes dans la ville de San Cristobal. À présent, une colonne de gens habillés en blanc qui criaient des slogans était vue approchant de la place, et un flot d’excitation a gagné la foule qui pensait qu’il s’agissait de la délégation.

En fait, il s’agissait des italiens de ´ Ya Basta ª qui ont mobilisé entre 50 et 100 personnes pour accompagner la caravane. Tous habillés en combinaisons blanches, en criant des slogans, leur arrivée a donné la pêche à la foule et leurs slogans ont été repris par plusieurs groupes. Un petit gamin, âgé peut être de 3 ans a amusé tout le monde en hurlant ´ Viva Zapata ª aussi fort qu’il le pouvait.

La foule continuait à grossir et il n’y avait toujours aucun signe de la délégation zapatiste. Vers 7 heures, plusieurs centaines de zapatistes masqués sont arrivés du côté opposé de la place d’où était attendue la délégation. Cependant il ne s’agissait toujours pas de la délégation, ils étaient là pour mieux canaliser la foule et ont pris place dans les rues avoisinantes, épaule contre épaule pour la contenir. D’autres ont interdit l’accès au passage entre la rue et la scène. Vu le nombre de zapatistes cagoulés maintenant autour de la scène et de ses environs, tout le monde a compris qu’il s’agissait du dispositif de sécurité pour l’une des rares apparitions publiques de Marcos et d’autres figures importantes de l’EZLN. La scène continuait d’émettre de la musique tandis que deux personnes ont tenté de lancer des slogans, mais la tentative a rapidement avortée. L’obscurité etait maintenant tombée, et la foule commençait à être impatiente, beaucoup d’entre nous etaient fatigués, mal installés, avaient faim et froid, et il etait difficile d’avoir l’enthousiasme nécessaire pour chanter.

Vers 7 heures et demie une colonne de camions, remplis de gens, à été vue se dirigeant vers la ville. Nous espérions qu’enfin c’était la caravane qui arrivait, mais le temps est passé et aucune délégation n’apparaissait. Finalement, juste avant 8 heures, nous avons vu une colonne de gens qui approchaient au loin. Au fur et à mesure qu’ils approchaient, nous avons pu voir qu’ils portaient tous des passes montagne, certains portant des banderoles, des drapeaux et des pancartes. Les traditionnels porteurs de l’EZLN marchaient à la tête de la colonne avec leur drapeau et le drapeau mexicain. Ils portaient des vêtements blancs et les traditionnels chapeaux bariolé de la région. Ils ont descendu les rues, suivis par une colonne de plusieurs centaines de zapatistes qui portaient de grandes pancartes. Sur la plus grande on lisait :ª  La délégation zapatiste n’est pas seule, tout le peuple mexicain est avec elle ª. Les porteurs se sont arrêtés au niveau de la scène, et la colonne derrière s’est séparée en 2 groupes, l’un d’hommes, l’autre de femmes. Les deux groupes ont établi un cordon et ont pris position de chaque coté de la route en se faisant face, laissant un espace d’à peu près 3 mètres entre eux.

Les femmes zapatistes en face de moi étaient impréssionnantes. Elles portaient toutes des passes montagnes ou des foulards rouges devant leurs visages, et plusieurs avaient des bébés accrochés à leurs épaules. De nombreux zapatistes et une partie de la foule ont crié des slogans. ´ Le peuple uni ne sera jamais vaincu ª, ´ Zapata est vivant, la lutte continue ª, ´ ici et là-bas, la lutte va continuer ª accompagné de nombreux ´ EZLN ª, ´ Vive Marcos ª, ´ Vive les peuples indigènes ª entre autres saluts.

Puis l’orchestre zapatiste est arrivé. Il est formé de 8 membres, qui jouent tous d’un instrument traditionnel, tres lointain écho des orchestres de fer normalement associés aux armées. Ils se sont arrêtés en face de moi et ont joué un air doux et délicat. Quand ils ont eu terminé, ce fut le tour des municipalités autonomes. Des centaines de zapatistes ont descendu la rue entre les rangées massées tout le long. Beaucoup avaient des slogans sur leurs passes-montagne comme ´ Dignité ª. Chaque groupe avait une pancarte qui annonçait de quelle municipalité autonome ils venaient. Il y avait plusieurs grandes banderoles frappées des initiales ´ EZLN ª, les étoiles noires et rouges étant l’autre motif favori. Rapidement tout l’espace de la rue a été occupé et plusieurs centaines de zapatistes n’étaient pas encore entrés dans la rue.

Des slogans ont commencé à jaillir de la foule, mais nous avons constaté que la délégation n’était toujours pas arrivée. Après une autre longue demi-heure d’attente, la délégation est enfin apparue. Ils étaient précédés par la délégation toute en blanc de ´ Ya Basta ª qui formait une chaîne le long de la route qui montait vers la scène. Puis le camion est arrivé. Il a manœuvré lentement avec beaucoup de difficultés au milieu de la foule des zapatistes et des photographes, que Ya Basta tentait désespérément de contenir autour du bus. Finalement il est allé à l’opposé de la scène. Les portes sont demeurées fermées tant qu’un passage n’a pas été sécurisé, gardé par d’innombrables zapatistes. Finalement les portes se sont ouvertes et les délégués sont sortis du bus un par un et sont montés sur la scène, nous autorisant à ne prendre qu’une photo d’eux. Marcos était l’un des derniers, identifiable à sa pipe et aux écouteurs qu’il portait par-dessus son passe-montagne. La foule qui avait été plutôt muette jusque-là a donné de sa plus belle voix en l’apercevant ´ Marcos, Marcos ª. Comme il ne s’est pas arrêté dans sa route vers la scène beaucoup de photographes ont été amèrement d’écus par le bref aperçu qu’ils ont eu.

A ce stade, j’ai abandonné mon perchoir le long de la rue et je me suis frayé un chemin sur la place. Il y avait une foule énorme rassemblée là, dont je serais incapable d’estimer le nombre. Je dirais qu’il y avait au moins entre 10.000 et 20.000 personnes, dont plus de la moitié portait des passes-montagne, mais il s’agit là d’une impression. La seule chose que je puisse dire avec certitude c’est qu’il y avait là des centaines et des centaines de personnes. Les délégués se sont alignés sur la scène et ont fait un discours d’encouragement et d’exhortation à la foule. Il a été suivi par des chansons et des slogans. À 11 heures du soir, la rencontre était terminée. Les délégués ont quitté la scène pour aller passer la nuit au centre d’informations zapatistes. Beaucoup de sympathisants internationaux sont également allés se coucher tôt, pour le départ de la caravane à 6 heures le lendemain matin. Pour la plupart des indigènes zapatistes, il était l’heure d’aller se coucher. Ils se sont allongés pour dormir sur le dur sol de pierre de la place, serrés les uns contre les autres pour lutter contre le froid mordant de la nuit. Beaucoup d’entre eux n’avaient même pas une couverture pour se réchauffer. L’état d’esprit de ces gens n’était pas à la fête ou à la célébration, dans le sillage de la réunion, c’était un état d’esprit de grande détermination de la part de gens habitués à lutter contre d’énormes difficultés. Ces gens avaient voyagé loin de chez eux pour dormir sur un dur sol de pierre par une nuit glaciale, beaucoup d’entre eux avaient faim et pas d’argent pour manger, tous au nom de la dignité, après avoir lutté pendant 7 longues années dans cette ´ guerre contre l’oubli ª. La vision de ces gens s’installant pour la nuit me fait ramener à la maison le sentiment puissant de l’immense noblesse de leur combat.

Vive la marche zapatiste ! Vive l’EZLN ! Arriba a los que luchan


Un militant du Workers Solidarity Movement *. Traduction : A. Doinel

* WSM : http://struggle.ws/wsm.html


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